Qui fréquente ne serait-ce que durant de brefs moments Guillaume Bottazzi rencontre une subtile harmonie de détermination et de sensibilité. Une disponibilité non pas tant à parler de son art comme d’un parcours qui pourrait se récapituler ou comme d’une carrière, mais comme d’un geste, fécondant une grammaire émotionnelle de l’espace. Un art disponible qui méconnaît la disjonction formelle du spectateur et de l’œuvre dans la mesure où il la dépasse, où il fait glisser, dans des flux de formes et de couleur tapissant certains points stratégiques de la ville, des dispositions de corps et de sensations invitant le spectateur à habiter la peinture et non simplement à la regarder. Les grands murs peints apparaissent comme des steamers s’avançant vers nous et nous invitant au voyage, clarifiant et relevant les tons et les rythmes des espaces urbains.

S’il sait mettre à notre portée ces modes du surgissement des métamorphoses formelles, s’il sait ainsi retrouver et reconstruire ce qui a été séparé, soit le privé et le public, le corps et l’esprit, s’il remet sans relâche sur le chantier l’énigme de la présence du spectateur dans les tableaux et les décors qu’il contemple, ce n’est certes pas pour autant que son travail pourtant très libre soit immédiat ou seulement spontané. Bien davantage, c’est qu’il repose et sur une culture et sur une passion. Celle de l’art italien, d’un Fra Angelico, étudié très tôt, alors que l’artiste avait à peine vingt ans. Puis la passion du déplacement, du voyage, de la rencontre. Ensuite ce fut florissant et rapide, un atelier à Lyon, la consécration américaine et l’aventure japonaise débutant en 2004.

L’Asie donc. Soit un monde où l’art évoque autant qu’il montre, un monde où l’oblique voulu, l’allusivité féconde ordonnent d’autres découpes du voir et du sentir. Une traversée d’altérité aussi. Un renouvellement constant, bouillonnant. Des conjugaisons modernes et intenses entre vitesse et profondeur de champ. Des musées où se rencontrent des gestes et des créations nouvelles qui imposent dans l’espace de la ville des évènements où le corps des monuments est re-présenté, repris, recomposé.

Il en est ainsi du Miyanomori International Museum of Art à Sapporo dont toutes les façades du musée ont servi de support à une composition de Guillaume Bottazzi sur 900 m2. Une autre trace monumentale laissée au Japon étant une œuvre abstraite de 3,30 m sur 33 m de long, à Tokyo qui suggère les flux de passage et les précipitations du temps qui organisent et pulsent l’espace dans un quartier jamais endormi, toujours actif, mouvementé et qui trouve dans cette œuvre un miroir mobile et chatoyant. Œuvre inscrite dans la cité, monumentale, visible donc à partir de nombreux points de l’espace, plus ou moins errants ou fixes, rapprochés ou distants, attentifs ou furtifs ; cette présence de la surface dans ces variations d’intensité mobilise le désir de voir la peinture, en se déplaçant avec elle et, presque, dans elle. La perception du travail de Guillaume Bottazzi est alors subordonnée au corps de qui en fait la rencontre. Un corps convoqué, provoqué, invité enfin à dépasser le banal constat d’un regard atone ou figé.

Il y a quelque chose de très musical ici qui provient de ce constant balancement entre diverses possibilités du visible, dans l’enlacement de ses filtres et de ses dynamiques. L’œuvre n’est pas solitaire, vouée au silence que créent les enfermements, elle devient sérielle, réclamant et créant en même temps un public très large qui en est l’accoucheur, le témoin, le gardien.

Art des correspondances et des métamorphoses. Créer, donner à voir, beaucoup, expliquer pas davantage qu’il ne le faut. Impliquer tout autant l’autre. La rigoureuse générosité de Guillaume Bottazzi, au Japon, en France ou ailleurs, le rend présent à qui regarde et habite son travail.

Là aussi et là encore, le Japon où la médiation culturelle n’existe pas fonctionne comme un territoire révélateur. Travailler avec les spectateurs, les faire participer au temps et à la durée de la création, leur parler, se présenter à eux comme un corps qui s’établit dans l’espace et y produit des formes, des rythmes et des couleurs, a valeur d’événement. Si l’art de Guillaume Bottazzi sait contrarier la fixité par le ruissellement des métamorphoses, c’est bien dans la mesure où son art présenté et monumentalisé insiste bien plus que ne le ferait quelque chose d’achevé par le figé. J’y vois la source d’une aventure qui met en œuvre le canevas et le réseau des sensations dont le spectateur est, à son insu ou délibérément, capable. Les aventures esthétiques de l’artiste remobilisent des composantes sensorielles qui font inscrire le corps dans le temps et dans l’espace. Dans leur physique scandée et chatoyante, leur matérialité vive, leurs ébullitions joyeuses et maîtrisées et par les truchements des espaces qui s’y opèrent, les créations de l’artiste incitent à la métamorphose.

Si, à chaque fois qu’on en fait la rencontre, elles semblent aériennes, inscrivant de la légèreté et de la scansion dans l’ordonnance trop géométrique et pesante des espaces plats ou cubiques de nos villes, le temps toutefois s’y inscrit. Et de même les peintures sont lentes aussi, il faut de la durée et le rapport change en fonction des toiles. Et puis les voici autonomes à leur tour. Elles deviennent encore ce qu’en fera celui qui les voit, les visite et se sent appelé par elles. Les tableaux voyagent au gré des commandes publiques.

Je voudrais insister encore sur cet appel au corps si puissant dans l’ensemble du travail de Guillaume Bottazzi tant il s’inscrit aussi ailleurs qu’au strict plan de l’esthétisme. Et en préciser ses ressources à partir d’une expérience à proprement parler inouïe. L’artiste a tenté et assumé l’expérience de la médiation artistique avec des aveugles en France et des sourds et muets au Japon. Expérience limite donc, misant sur toutes les forces de la conversion et de la traduction, qui, par renversement des flux d’éprouvés, crée un spectateur en état-limite, soit un témoin à venir. L’art ici est le foyer d’un geste sûr, visant droit au but, allant chercher les métamorphoses du senti et du vécu et cela sans se laisser interdit ou intimidé par une théorie toute faite et toute psychologique de la sensation. L’art de Guillaume Bottazzi tresse des voisinages et des pluralités de formes et de temps. Il en va exemplairement ainsi quand il suppose, à bien juste titre, un topo à la fois physique et psychique où les sens et les flux du corps peuvent s’inventer des temps et des chatoyances inédites, peuvent vivre des dispositifs d’agencements qu’ils ne connaissaient pas encore, qu’ils ne soupçonnaient pas même. Ce en quoi, comme dans tout art novateur, Guillaume Bottazzi actualise le potentiel d’enfance (non d’infantilisme) que réclame toute métamorphose – soit un potentiel souterrain et érotique de déplacement des grammaires sensorielles convenues.

Par-delà et au-delà des blessures, des dits « handicaps » ou des catastrophes, l’artiste n’embellit pas seulement le monde, il le rend habitable et partageable, il le fait émerger avec sa parure d’énigme et de jeu.

O. Douville (psychanalyste et anthropologue)

Guillaume Bottazzi

Official website of Guillaume Bottazzi, visual artist.
Presentation of works of art, exhibitions, news, environmental art. Guillaume Bottazzi has signed more than 65 artworks for public spaces. The images are the property of the artist. Those who wish to copy images can contact: ADAGP Paris – © Guillaume Bottazzi